Guinée: La lutte des communautés ou la déchirure du tissu social

Guinée: La lutte des communautés ou la déchirure du tissu social

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Depuis février 1996, avec le putsch manqué contre le général président Lansana conté et le bombardement de son palais par les troupes du Commandant Sow Yaya, les différends se multiplient entre les deux ethnies protagonistes. La communauté soussou ne pardonne pas aux Peuls cette tentative de prise du pouvoir.

La plupart des putschistes, majoritairement Peuls, ont été condamnés et radiés de l’armée. D’autres sont morts en prison avant même leur jugement. D’aucuns, plus chanceux, ont réussi à prendre le chemin de l’exil.

Aujourd’hui encore, les conséquences de cette tentative de coup d’Etat continuent à faire des victimes. Notamment sur le plan politique.

A l’occasion des élections communales du 04 fevrier 2018, on a vu des chefs religieux, des autorités morales et autres coordinations régionales, se focaliser sur des clivages ethniques pour barrer la route aux candidats peuls en pays soussou. L’exemple le plus éloquent est celui de Kindia où le candidat de l’UFDG, Abdoulaye Bah, a gagné dans les urnes. L’imam central de Kindia, elhadj Mamoudou Camara, tout comme le président de la coordination de la Basse-Guinée, elhadj Sekhouna Soumah, sont sortis dans les médias pour clamer urbi et orbi qu’un étranger [le peul Bah] ne sera pas maire de la commune urbaine de Kindia. Malgré les manifestations de désapprobation et le tollé soulevé par ces prises de position identitaire, Abdoulaye Bah n’a pas été investi à la tête de la commune. Pis, de nombreux pugilats inter communautaires ont éclaté depuis ce camouflet, son domicile privé a été pris pour cible par des loubards à la solde du lobby soussou. La police locale, partisanne, a tiré à balles réelles sur les militants de l’UFDG et ce, en diverses occasions. Certains d’entre eux en sont morts. D’autres sont arrêtés et jetés en prison sans autre forme de procès.

La ville agrume connaît des troubles incessants, exacerbés par les clivages, les tensions sociales et les luttes ethniques. Récemment, des loubards, envoyés par le lobby soussou, ont mis à sac la luxueuse maison de la mère de Hadja Halimatou Diallo, épouse du chef de file de l’opposition. La demeure a été vandalisée toute la journée sous le regard approbateur des forces de sécurité.

La communauté peule souffre actuellement le martyr, comme les Noirs sud-africains au temps de l’apartheid. Le pouvoir d’Alpha Condé, ségrégationniste, ne cesse de raviver les tensions et tirer à boulets rouges sur cette ethnie majoritaire en Guinée. C’est à Kindia, en 2011, que le président fraîchement porté au pouvoir, avait prononcé le fameux discours haineux « nous allons les écraser comme des poux », allusion faite au Peuls qu’il avait traités d’étrangers en Guinée.

Le lobby soussou en tire le maximum de profit tout en étant impitoyable et insatiable. Dans tous les aspects de la vie nationale, les peuls sont diabolisés et ségrégués, tués ou emprisonnés.

Il y a quelques jours, le président de la Cour constitutionnelle, Kèlèfa Sall [Peul] a été chassé de son poste alors qu’il y est élu pour un mandat de 9 ans selon les lois organiques portant organisation et fonctionnement de cette institution. Il a été remplacé par Mohamed Lamine Bangoura [Soussou] avec les bénédictions du pouvoir en place qui tire les ficelles.

A Conakry, le domicile privé du chef de file de l’opposition, Cellou Dalein Diallo, a été attaqué par des partisans du député dissident Aboubacar Soumah, à de nombreuses reprises dans la commune de Dixinn. Le parlementaire, dans son élan haineux, a proféré des grossièretés indignes d’un élu du peuple, disant que « Dalein est étranger et la commune de Dixinn appartient aux Soussous ».

Il y a aussi le cas pathétique de l’ex militant de l’UFDG, Ahmed Bah, natif de Timbi Madina [dans Pita], lequel dès son retour d’exil est mort mystérieusement à Conakry, de surcroît dans un quartier populaire soussou. Le médecin légiste certifie une mort suite à un arrêt cardiaque, mais rien n’exclut qu’il s’agisse d’un assassinat prémédité. Il laisse derrière lui une veuve, Mariama Diallo, et des enfants en danger potentiel, étant dans la ligne de mire du lobby soussou. Des exemples comme celui d’Ahmed Bah sont loin d’être exhaustifs en Guinée, où des citoyens sont assassinés pour leur obédience politique ou pour leur identité culturelle. De façon public ou anonyme.

Au sommet de cette hiérarchie macabre, notons d’abord l’assassinat du Professeur d’université Mamadou Alpha Diallo, statisticien, tué à bout portant alors qu’il revenait de l’école de Foulayah. L’ex directrice nationale du Trésor public Mme Aissatou Boiro, criblée de balles pendant qu’elle revenait de son service.

L’assassinat du Chérif de Sagalé, dans la préfecture de Lelouma; son bourreau a été remis aux autorités en vue d’un transfèrement à Conakry mais il a été liquidé en cours de route [le salaire du mercenaire ?]. Même dans les villages les plus reculés, il n’y a de ni tranquillité ni sécurité.

Tous ces meurtres de sang froid et bien d’autres sont non élucidés. Les militaires peuls souffrent le même martyr. Accusés d’avoir attenté à la vie du président Alpha Condé, en 2011, un groupe de militaires, d’hommes et de femmes natifs du Foutah ont été arrêtés, emprisonnés, jugés. L’ancien chef d’Etat major de l’armée, le général Nouhou Thiam; l’ancien chef de la garde présidentielle, le commandant Alpha Oumar Boffa Diallo (AOB) et plusieurs dizaines de leur compagnons d’arme font la prison actuellement. Que dire de dame Fatou Badiar, veuve de son défunt mari militaire? Une commerçante accusée de fomenter un coup d’Etat!

Les enseignants peuls ne sont pas en reste dans cette guerre contre la communauté foutanienne. Le gouvernement du Premier ministre Ibrahima Kassory Fofana [soussou et natif du Moreyah] a gelé le salaire de 11 enseignants triés sur le volet, majoritairement peuls, en raison de la grève générale illimitée enclenchée par le SLECG [syndicat libre des enseignants et chercheurs de Guinée] dans le système éducatif. Le pays est menacé d’une année scolaire blanche en raison de ce bras de fer qui perdure, beaucoup plus profitable au clan soussou qui en utilise comme prétexte pour mâter l’ennemi peul.

Bref, à l’occasion des remous, on constate la mort d’hommes [90 assassinats ciblés depuis 2010], les arrestations arbitraires, le viol de femmes et le vandalisme. Les vandales s’attaquant aux commerces tenus par les Foulbhés, au point que l’association des commerçants -le Goha- a dressé une perte de plus de 46 milliards de Francs guinéens ces huit dernières années. Autant dire que le tissu social guinéen continue de partir en lambeaux, décidément. Son recollage n’est pas pour demain.

Gordio Kahn

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